vendredi 15 juillet 2016

Nôkan & Musique de théâtre Nô



Nous avons commencé "Yôkai!", spectacle pour familles du festival de Wallonie. Nous aurons en tout 8 concerts et venons de finir les deux premiers concerts à Flagey à Bruxelles dans le cadre du Festival Musiq'3.

Le spectacle "Yôkai!" raconte l'histoire de l'enfance du mangaka (dessinateur) japonais "Mizuki Shigeru" juste avant la guerre. C'est l'histoire avec les 3 filles qu'il a rencontré, dont deux sont mortes et une a dû repartir loin. Oui, c'est une histoire assez triste. Mizuki Shigeru est un dessinateur connu pour "Gégégé no Kitaro", histoire avec des yôkaïs, des monstres japonais. Mais cette histoire ne fait pas peur aux enfants, mais plutôt je trouve qu'il y a une belle philosophie derrière et surtout beaucoup d'ambiance. 



Un des instruments que je pratique dans ce théâtre s’appelle le nôkan, la flûte utilisée dans le théâtre Nô. Ca faisait un petit temps que je n'ai pas eu la chance de la jouer. Le Théâtre Nô est un théâtre qui est né environ au 14ème siècle pendant l’ère Muromachi, l’époque de Shogun et c'est devenu un art pour les samuraïs. 

L’autre jour, quand j’étais chez une amie compositrice à Londres qui pratique aussi un des instruments de théâtre Nô, le tsuzumi (une petite percussion), j’ai lu un article de son professeur, joueur du tsuzumi, qui raconte que "le théâtre Nô et sa musique sont un art mais aussi quelque chose de spirituelle. Et la musique n’est pas mélodieuse parce qu’il n'y a que des instruments rythmiques, même le nôkan, qui est pourtant bien une flûte, ne peut faire de mélodie et donne donc surtout le rythme et l'ambiance."

Cette idée m’a frappée car je n’ai jamais pensé que le nôkan était fait surtout un instrument rythmique, je pensais plutôt à une incantation que le rythme. La conception du rythme est surement différente de celle en occident, mais c’est un signe que les autres musiciens dans le théâtre Nô ne pensent pas au nôkan comme instrument mélodique. En tout cas, le nôkan ne peut pas jouer de mélodies dans une gamme donnée car il y a un plomb dans le “nodo” (la gorge) entre l’embouchure et les trous pour les doigts empêchent de faire la moindre gamme.




Alors, ce joueur de tsuzumi est très spécial car il cherche toujours à rendre le côté spirituel du théâtre Nô. Il va d'un endroit à un autre et joue selon l'ambiance spirituelle du moment. Je n’ai pas beaucoup entendu un joueur de cymbale qui joue selon l'ambiance spirituelle du moment, et ça me parait même un peu drôle. 


Il parle aussi qu’à l’époque, l'échec d'un spectacle Nô pouvait coûter la vie aux joueurs... Ils devaient faire “seppuku” (hara-kiri.). A notre époque, les musiciens sont souvent salariés, mais ceux du théâtre Nô pensent qu'il faut être conscient qu'à l'époque c'était une question de vie ou de mort (selon lui) 

J’ai déjà lu dans un autre livre que c’était pareil pour ceux qui font des instruments, et ceux qui font des masques (Men) du théâtre. Et d’après un artisan du masque de théâtre Nô de notre époque, les masques de l’ère Muromatchi, Sengoku sont les meilleurs, ceux avec lesquels on peut sentir l’âme de ces masques. 
C’est vrais aussi que presque dans toute les histoires du théâtre Nô, la mort (fantômes) est souvent présente. C’est un théâtre qui est proche des morts et de l'esprit des fantômes. 

Personnellement je préfère à continue à vivre même si je rate mon interprétation dans un concert... mais cette idée extrême m’a rappelé la surprise lorsque j’ai entendu pour la première fois le son de nôkan, qui avait percé mon coeur avec une seule note. Pour moi c’était une nouvelle conception de la musique (pourtant je suis japonaise) 

Ces jours-ci, j’ai eu beaucoup d’occasion de penser ce que c’est la musique japonaise. Et finalement, je me rends compte que la musique et la philosophie de théâtre Nô m’intéresse beaucoup et continuerai à m'y intéresser.